Le mardi 13 janvier 2004.
Articles du Monde 14-01 et 15-01 2004
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Articles du Monde 14-01 et 15-01 2004

L'éditorial du Monde L'Etat patron-voyou LE MONDE | 14.01.04 | 12h29

ON SAVAIT, à partir des listes établies par l'Unedic, que certaines sociétés publiques de l'audiovisuel (France Télévisions et Radio France) comptaient parmi les plus gros employeurs de salariés bénéficiant du régime des intermittents du spectacle. On n'imaginait pas à quel point. On était loin de penser que des filiales de l'Etat vivent en réalité aux crochets du régime général d'assurance-chômage, constituant ce qu'il faut bien nommer un scandale. A l'heure où l'Etat devrait avoir une attitude exemplaire face à un secteur privé malade de ses scandales financiers comme l'illustre les affaires Adecco ou Morgan Stanley, il se comporte en patron-voyou pillant les caisses sociales, année après année, en toute impunité.

Le rapport demandé par Jean-Jacques Aillagon, le ministre de la culture, à Bernard Gourinchas, président de l'association des employeurs du secteur, est salutaire. Il nous apprend que le recours à l'intermittence, loin d'être marginal et de permettre de boucher les trous inévitables, est massif : 21 % du travail des chaînes de télévision et de radio est réalisé par des salariés de ce régime, contre seulement 10 % à TF1.

La pratique est devenue systématique, selon le rapport, de remplacements des techniciens absents par des intermittents : conseillers techniques extérieurs, collaborateurs de production, monteurs, réalisateurs, coiffeurs ou peintres. Elle est habituelle dans la production de magazines ou de documentaires internes aux sociétés de télévision (50 % à France 2).

Or cet appel à l'extérieur est souvent injustifiable, selon le rapport. Dans les domaines de la documentation ou de l'information, par exemple, qui ne relèvent pas souvent de l'imprévu. La cause en est une très mauvaise organisation de ces sociétés et la faible quantité de travail des salariés internes, qui sont, comble du paradoxe, moins présents (180 jours par an) que les intermittents (230). C'est donc de l'exploitation pure et simple : un employeur privé serait sans doute contraint d'embaucher ces personnels précaires ! L'intermittence est, ici, permanente. Elle est un moyen de contourner, de facto, la règlementation sur les CDD.

Le rapport ne porte que sur les groupes publics et pas sur la myriade de petites sociétés de production dont ils s'entourent, où l'intermittence est devenue la norme pour assurer une flexibilité maximale face à la pression concurrentielle. Ces sociétés, privées elles, profitent du système mis en place - en principe pour défendre la culture et le spectacle vivant - pour enrichir leurs actionnaires vedettes en abaissant leur coût et en le faisant supporter par le régime général de l'Unedic...

Il faudra d'autres rapports pour déterminer dans l'immense déficit du régime des intermittents (828 millions d'euros en 2002) la part qui revient à l'audiovisuel. Mais il est certain qu'il s'agit d'un dévoiement. Le système des intermittents doit être sauvé. Sa réforme, engagée par les partenaires sociaux, est complexe. Mais elle peut démarrer vite par l'arrêt des dérives de toutes sortes. A commencer par celles, inadmissibles, de l'audiovisuel public. Ce n'est pas à l'assurance-chômage de payer pour un Etat impécunieux et incapable d'assurer une bonne gestion de ses filiales. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04

Petits arrangements, grandes misères et système D dans le spectacle LE MONDE | 14.01.04 | 13h31

C'est l'univers des petits arrangements. Un monde où le droit du travail est une notion floue, et ses règles souvent bafouées. Où il n'est pas rare qu'un travail effectué au mois de mai 2003, pour une chaîne de télévision, soit payé au mois d'octobre. Où les heures supplémentaires, de dix heures à minuit, sont négociées d'arrache-pied et apparaissent, finalement, sur le bulletin de salaire, sous la forme d'un cachet. Les intermittents du spectacle qui travaillent dans l'audiovisuel, mais ailleurs aussi, peuvent passer des heures à raconter ces tours de passe-passe, où les intérêts des salariés et des employeurs se retrouvent parfois, mais pas toujours.

Chef opérateur et ingénieur du son pour le prix d'un seul.

Arthur, 26 ans, est assistant opérateur. Il travaille pour France 3 Lille, participe à la réalisation de documentaires, de films, de clips... Quand on lui parle d'"abus", il pointe aussitôt le décalage entre le temps de travail déclaré, et le temps de travail effectif. "Pour un clip, on va nous payer 8 heures par jour. En réalité, on est sur le pont à 7 heures du matin, pour mettre en place le matériel, et jusqu'à 21 heures, pour le démontage." Une autre pratique consiste, pour un intermittent, à faire le travail de deux personnes pour le prix d'une : fin novembre 2003, Arthur est parti travailler quinze jours en Arabie saoudite, comme assistant opérateur. "Au dernier moment, l'ingénieur du son a fait faux bond. J'ai donc fait le son, au même tarif, sans être payé davantage" Un tarif qu'il n'avait "pas bien négocié" au départ. "C'est un milieu très individualiste. La plupart du temps, on accepte les conditions qu'on nous propose. Car on sait qu'avec trois longs-métrages on aura les 507 heures", seuil requis pour avoir accès au système d'assurance-chômage.

Les indemnités de l'Assedic sont évidemment précieuses. Non seulement elles compensent l'absence de salaire entre deux missions, mais elles permettent aussi à Arthur de travailler "gratuitement" sur des projets qui l'intéressent. "J'ai pris une semaine pour aider un ami qui préparait une adaptation de Pasolini, raconte-t-il. On a monté le film, j'ai appris mon travail à fond, et on a eu la preuve, avec ce copain, qu'on pouvait créer ensemble."

600 heures déclarées, mais combien d'effectives ?

"Si au moins on nous payait la moitié du temps de travail effectif", soupire Farida, qui réalise des reportages pour une société de production, sous-traitante de France 3. Son revenu net est composé "pour un tiers de droits d'auteur, pour un tiers de salaire, et pour un tiers d'assedic". Elle souhaiterait que toutes ses heures travaillées soient payées, "le plus possible en salaire", ce qui lui permettrait de cotiser davantage et d'ouvrir des droits. Selon elle, la réforme, qu'elle critique vivement, n'incitera pas les employeurs à déclarer "les jours de travail effectifs". Quand elle a fait cette réclamation, elle s'est entendu dire : "C'est impossible. Notre enveloppe globale n'a pas changé." Farida, qui déclare entre 600 heures et 800 de travail par an, précise qu'elle en fait "trois fois plus en réalité". Et pourtant, elle redoute, à terme, de sortir du système. "La réforme favorise, notamment, ceux qui déclareront des revenus réguliers dans le temps. Or, dans le documentaire, le volume de travail est aléatoire. On peut avoir trois mois sans activité, puis deux mois remplis."

Un directeur de production à plein temps, mission impossible.

Que dit-on, côté employeur ? Sophie Goupil est productrice indépendante et dirige, depuis 1989, la société Les Poissons Volants qui produit des documentaires, des longs métrages, et de la video d'artiste. Elle décrit un environnement difficile à tel point, dit-elle, que des producteurs seraient désormais tentés de se regrouper, pour mutualiser les frais. "Le problème numéro un, évidemment, est le sous-financement du secteur, affirme-t-elle. On est obligés de demander des sacrifices aux techniciens, aux réalisateurs". Il n'est pas rare, explique-t-elle, que des techniciens travaillent gratuitement sur des court-métrages et gagnent leur vie sur des spots publicitaires, où les cachets peuvent atteindre des montants très élevés.

A la télévision, les débouchés diminuent : "Avant, on travaillait avec Canal Plus, La Cinq, France 2, France 3 et Arte. Plus ça va, plus le chiffre d'affaires se concentre sur Arte et La Cinq", témoigne-t-elle. Surtout, "la télévision nous demande de changer de regard. On ressent un formatage". Elle n'a pas les moyens, "pour l'instant", d'employer son directeur de production en contrat à durée indéterminée. Elle le sollicite donc " au coup par coup", et déplore les "rigidités" du droit du travail, qui limite le nombre de contrats à durée déterminé (CDD) consécutifs, pour un même salarié. Elle ne peut pas, non plus, avoir "une écurie permanente de réalisateurs, pour sortir un film tous les deux ans".

Aux Poissons Volants, seules deux seules personnes sont en contrat à durée indéterminé, le comptable et Sophie Goupil.

Quand un intermittent interpelle Raffarin...

...il perd son emploi. Olivier B., cameraman, vient d'en faire l'expérience. C'était le 13 novembre, au pavillon Elysée-Lenôtre, avenue des Champs-Elysées, à Paris. Une cérémonie était organisée en l'honneur de Joël Robuchon, qui allait recevoir la Légion d'honneur. Olivier, qui préparait "un 52 minutes" sur le chef cuisinier, était de la partie. Jean-Pierre Raffarin et quelques ministres aussi. En fin de soirée, Olivier a réussi à remettre au premier ministre une enveloppe contenant les propositions alternatives de la Coordination des intermittents. "Ne le jetez pas à la poubelle", demande Olivier à l'hôte de Matignon. "Je le lirai avec attention, je vous promets", répond ce dernier. L'employeur d'Olivier, producteur, qui vu la scène, n'a pas apprécié : "C'est la dernière fois qu'on travaille ensemble." Conclusion, dit Olivier, "dans ce métier, ce n'est pas facile de l'ouvrir".

Clarisse Fabre • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04

Quand l'audiovisuel public abuse de l'intermittence LE MONDE | 14.01.04 | 13h31 Le rapport Gourinchas établit que l'intermittence représente plus de 20 % du travail dans l'audiovisuel public.

Combien y a-t-il d'intermittents du spectacle dans l'audiovisuel public  ? Les télévisions creusent-elles le déficit de ce régime d'assurance-chômage spécifique, qui a atteint 828 millions d'euros en 2002, soit près du quart du déficit de l'Unedic ? Les intermittents de l'audiovisuel public ont-ils leur place dans ce système ou doivent-ils intégrer la masse des salariés permanents des chaînes et des radios ? Deux semaines après l'entrée en vigueur de la réforme qui avait mis le feu aux poudres, cet été, ces questions trouvent pour partie une réponse dans le rapport commandé par le ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon, à Bernard Gourinchas. Toutes les portes - à l'exception de celle de Jean-Marie Cavada, le président de Radio France - se sont ouvertes pour cette enquête dont l'audiovisuel privé était exclu.

Le premier constat de Bernard Gourinchas est simple : les neuf sociétés de l'audiovisuel public font très souvent appel à l'intermittence. Pour l'année 2002, ce système représente, en moyenne, 21 % du total de l'offre de travail contre seulement 10 % à la chaîne privée TF1. Dans le public, 10 871 professionnels ont effectué, en 2002, 534 381 jours de travail, hors artistes interprètes. Si l'on prend en compte la part des jours de travail effectués par les intermittents, les sociétés qui ont le plus recours à l'intermittence sont TV5 (37 % du travail, soit 13 433 jours de travail de salariés intermittents), France 2 (27 %, soit 80 392 jours), France 3 (25 %, soit 217 901 jours), RFO (24 %, soit 68 103 jours) et Radio France (19 %, soit 127 194 jours).

Plus les sociétés sont grandes, plus elles ont recours à ce système : les télévisions dont l'effectif dépasse le millier de personnes sont les plus gros employeurs d'intermittents en raison, souligne Bernard Gourinchas, d'une "pratique -qui- n'est pas légale" et qui consiste à remplacer par des intermittents les techniciens permanents absents. Le taux d'intermittents est plus faible pour les "petites structures" comme RFI (10 %, soit 14 594 jours), France 5 (9 %, soit 3 504 jours), Arte (5 %, soit 1 954 jours) et l'INA (4 %, soit 7 306 jours). Pour la production interne, comme les magazines, les émissions "récurrentes" ou les documentaires, le recours à l'intermittence est très élevé : pour France 2, il représente 50 % du total et 44 % pour les antennes régionales de France 3 ou 32 % à l'INA.

Toutes sociétés publiques confondues, les professions les plus représentées parmi ces intermittents sont les conseillers techniques et les collaborateurs artistiques (858), les cadreurs (619), les collaborateurs de production (1 010), les intervenants spécialisés (719), les monteurs (928), les réalisateurs (894), les preneurs de son (537). Mais on trouve également 39 accessoiristes, 25 coiffeurs, 3 stylistes, 48 lecteurs de texte ou 31 peintres décorateurs...

Le deuxième constat du rapport Gourinchas est plus étonnant encore : dans l'audiovisuel public, et c'est la révélation de ce rapport, les intermittents travaillent plus que les permanents. En 2002, indique le rapporteur, "les intermittents apportaient à l'employeur un potentiel de 220 à 240 jours travaillés alors que l'emploi permanent - du fait des congés, des RTT et des récupérations - n'apporte que 180 à 190 jours, et nettement moins s'il s'agit d'un emploi de journaliste". Pourtant, précise Bernard Gourinchas, les "contrats d'usage" réservés aux intermittents devraient être réservés aux emplois caractérisés par ""l'incertitude" commune à l'employeur et au salarié sur l'installation dans la durée de ce qui est mis à l'antenne ou la prévisibilité du volume d'activités".

Puisqu'ils travaillent autant, faut-il transformer ces intermittents en salariés permanents de l'audiovisuel public ? Bernard Gourinchas estime que la requalification des contrats des intermittents en contrats à durée indéterminée (CDI) est "illusoire". "Les diverses vagues de requalifications négociées ces six dernières années à Radio France et France 3 (de l'ordre du millier) ont certes accru l'effectif permanent et réglé des situations individuelles irrégulières mais n'ont nullement diminué le recours aux collaborations non permanentes." C'est, selon l'auteur, un "problème de fuite en avant". La vraie question, ajoute-t-il, consiste à organiser "la disponibilité réelle" des permanents.

UNE MEILLEURE COORDINATION

Ce qui fait le plus grincer les dents chez les dirigeants de France 2 vient d'une affirmation claire du rapport Gourinchas : "Le recours à l'intermittence dans le domaine de l'information n'est en principe pas justifiable." Pour le rapporteur, il faut cesser de considérer l'information comme de l'imprévu et mettre en œuvre une meilleure coordination entre les chaînes. L'auteur déplore ainsi qu'il existe à France 2 autant de permanents que d'intermittents chez les preneurs de son, qui peuvent, pour certains, avoir jusqu'à treize ans d'ancienneté... M. Gourinchas souligne également que certaines propositions de la direction - comme le fait de tourner d'ici à trois ans des sujets sans preneurs de son - se heurtent à "un blocage syndical complet".

L'auteur liste une série de métiers pour lesquels le recours à l'intermittence, selon lui, ne se justifie pas : l'exploitation et la régie finale - une activité linéaire et normée, tous les jours de l'année, qui devrait donc être confiée à des permanents - ou la documentation, qui relève du statut des travailleurs à domicile. Il ajoute le sous-titrage, le doublage, la conception des sites Internet, la fonction d'agent spécialisé, la réalisation de journaux télévisés et, dans certains cas, la formation. En revanche, pour les téléfilms, les séries à épisodes, les documentaires ou la captation d'événements exceptionnels, M. Gourinchas considère que le recours à l'intermittence prend tout son sens. Même si l'enchaînement de deux ou trois ans de contrats pose problème...

Proposer des contrats à durée indéterminée n'est pas toujours accepté : cette logique rencontre de fortes résistances chez les intermittents, qui perdraient ainsi le bénéfice d'un régime très avantageux. D'où l'idée d'une solution juridique à rechercher par les partenaires sociaux : un type de contrat adapté aux besoins spécifiques du secteur, comparable à ce qui se fait par exemple dans le bâtiment. Il pourrait s'agir, pour Bernard Gourinchas, d'un CDI "référé à un objet précis dont la fin serait réputée cause réelle et sérieuse de rupture du contrat. Il inclurait une possibilité de modulation en fonction de la grille de programmes ou du calendrier de production". L'auteur préconise également un recadrage sur la responsabilité juridique des producteurs qui abusent du recours aux intermittents et un contrôle accru des inspecteurs du travail. Surtout, il incite à négocier, ce qui n'existe toujours pas, une convention de branche dans l'audiovisuel
-   une hypothèse jusqu'à présent systématiquement refusée par TF1.

Aujourd'hui, le recours à l'intermittence, et donc à l'Unedic, finance donc bel et bien une importante partie du budget des chaînes publiques. Pour clarifier la situation, il faudrait injecter de l'argent frais dans les chaînes, ce que le ministère de la culture et de la communication ne semble pas avoir l'intention de faire : dans un récent rapport, la Cour des comptes rappelait d'ailleurs que l'évolution salariale des personnels de l'audiovisuel public n'était pas particulièrement défavorisée puisqu'elle avait suivi celle de la fonction publique.

Nicole Vulser


"Le service public doit être exemplaire"

Au plus fort de la crise des intermittents du spectacle, au début du mois de juillet 2003, alors que les festivals étaient annulés en cascade, le ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon, avait affirmé que l'audiovisuel public, grand employeur d'intermittents, se devait d'être "exemplaire" au regard des abus qui "fragilisent l'existence même de ce régime spécifique".

Il avait confié à Bernard Gourinchas, président de l'Association des employeurs du service public de l'audiovisuel, une mission "d'analyse, de coordination et de vigilance" sur l'intermittence dans les neuf sociétés de l'audiovisuel public. Il s'agissait de "recenser le recours à l'intermittence à France Télévisions, Radio France, l'Institut national de l'audiovisuel, Radio France Internationale, RFO, TV5 et Arte", d'"examiner leur conformité au code du travail", de "lister les mesures à prendre" et de "proposer une charte énonçant les règles déontologiques du recours à l'emploi non permanent". • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04

Profil Bernard Gourinchas, la télévision à la loupe LE MONDE | 14.01.04 | 13h31

Né en 1937 à Souillac (Lot), l'auteur du rapport, Bernard Gourinchas, a d'abord travaillé dans la formation avant d'entrer dans l'audiovisuel. Son ami de lycée, Xavier Gouyou-Beauchamps, proche de Valéry Giscard d'Estaing, l'appelle à ses côtés en 1988, après sa nomination à la tête de Télédiffusion de France (TDF). Bernard Gourinchas, qui ne revendique aucune attache politique, intègre alors la direction des ressources humaines. Il devient ensuite directeur délégué, adjoint au directeur des ressources humaines, et le reste, alors qu'un proche de François Mitterrand, Xavier Chetaille, reprend les rênes de cette entreprise publique très profitable.

Suivant de nouveau Xavier Gouyou-Beauchamps, qui devient directeur général de France 3, Bernard Gourinchas se retrouve en 1994 à la direction des relations sociales de la chaîne. Il est à l'origine de la mise en place du logiciel Antares, qui servait alors à repérer les intermittents en passe d'être régularisés. "Quand je suis arrivé, j'ai découvert que, grâce à la convention collective, les intermittents ou les "cachetiers" étaient intégrés de fait, dès qu'ils avaient travaillé 140 jours, raconte-t-il aujourd'hui. Or, à France 3, avec toutes les ramifications régionales, il était impossible de savoir qui avait fait quoi. Certains chefs de service utilisaient de manière virtuose cette opacité pour engager qui ils voulaient." Considéré par les syndicats comme "un outil à engendrer de la précarité", ce logiciel aurait dû, selon lui, constituer une base de données pour le management. En 1996 et 1998, Bernard Gourinchas doit gérer des grèves dures à France 3.

En septembre 1999, Marc Tessier, président de France Télévisions, le nomme à la présidence de l'association des employeurs du service public de l'audiovisuel. Son diagnostic est sévère : "Le conseil d'administration est composé de directeurs des ressources humaines, mais moins les choses bougent mieux ils se portent", affirme-t-il aujourd'hui.

Nicole Vulser • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04

Les contrôles contre la fraude ont été considérable ment renforcés LE MONDE | 14.01.04

La chasse aux abus est ouverte chez les intermittents du spectacle. Les possibilités de détourner la loi sont légion : elles vont de l'officine qui établit de faux contrats de travail aux sociétés de production qui créent une entreprise pour chaque projet d'émission télévisée et font tourner leurs employés d'une société à l'autre. Certains gérants de piano-bars emploient des serveuses comme pianistes et des chaînes de télévision utilisent des réalisateurs en les payant pour la moitié de leur travail, le reste étant complété par les Assedic... Une technique largement partagée par des employeurs du spectacle vivant, dans le théâtre comme en danse ou en musique.

Les abus existent également chez certains employés qui déclarent chercher un emploi pour lequel ils n'ont pas forcément de qualification afin de s'assurer d'une meilleure rémunération par les Assedic. Parmi les 102 000 intermittents qui ont touché une allocation en 2002, 4 363 ont ainsi déclaré rechercher un emploi de metteur en scène ou de réalisateur - la profession la mieux indemnisée -, alors qu'il ne se tourne, hors documentaires et fictions, que 200 longs métrages dans l'Hexagone.

DÉCLARATION NOMINATIVE

Pour réduire le déficit du régime spécifique d'allocation chômage des intermittents, qui a atteint 828 millions d'euros en 2002 - plus du quart du déficit du régime général pour seulement 3,4 % des allocataires -, un plan de lutte contre la fraude a été mis en place par le gouvernement. Pour moraliser le système, les fichiers seront désormais croisés : les employeurs d'intermittents rempliront une déclaration nominative destinée au centre national de recouvrement des Assedic. Les intermittents eux effectueront chaque mois, comme les autres chômeurs, une déclaration de situation de travail auprès des Assedic.

Les fichiers d'employeurs et d'employés seront ensuite croisés. En cas de fausse déclaration, l'intermittent devra rembourser le trop-perçu et l'employeur s'exposera à des pénalités, voire à des poursuites pénales.

Des tests effectués dans le Sud de la France par deux Assedic pilotes ont été encourageants pour les caisses de l'assurance-chômage. A la fin de l'année 2003, le croisement des fichiers a fait apparaître que 30 % des "feuillets intermittents" n'avaient pas fait l'objet de cotisations patronales. Les appels à contribution ont généré six fois plus de cotisations que celles qui avaient été prévues, comme si les employeurs avaient oublié de déclarer cinq intermittents sur six. Plus de 10 % des ouvertures de droits ont été suspendues ou annulées parce que l'employeur déclarait ne pas connaître l'intermittent.

Ce croisement de fichiers sera renforcé par des contrôles informatiques sur d'autres organismes sociaux, comme la caisse de retraite des intermittents et la caisse des congés spectacle. Un travail de formation spécifique a été engagé auprès des personnels des agences Assedic. A Paris, où l'on compte le plus d'intermittents, un plan d'action de formation de deux ans a été mis en place pour les inspecteurs du travail afin qu'ils détectent plus aisément les abus de contrats précaires ou le travail dissimulé des intermittents. Ils bénéficient d'un tout nouveau guide méthodologique qui recense les subtilités des détournements des employeurs.

Un service visant à détecter les fraudes aux Assedic a également été mis en place. Le travail dissimulé et l'emploi abusif de contrats à durée déterminée sont sévèrement punis par la loi : les peines sanctionnant la première faute, qui sont aujourd'hui de deux ans d'emprisonnement, 30 000 euros d'amende et une condamnation de personne morale, devraient être alourdies. Certains procès-verbaux d'inspecteurs du travail ont déjà été jugés, notamment à Canal+, d'autres sont en cours, à TF1 notamment. "La volonté politique est clairement d'être plus répressif", souligne M. Quittat-Odelain, directeur adjoint du travail à la direction départementale du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle à Paris.

Cette tâche reste cependant ardue. "Le secteur est difficile à contrôler parce qu'il est difficile à connaître dans son organisation juridique, technique, sociale", souligne le secrétaire général de la délégation interministérielle de lutte contre le travail illégal (Dilti), Thierry Priestley. La Dilti, qui a mis en place cinq stages de formation pour 75 contrôleurs, a demandé à tous les départements un plan d'action local en liaison avec l'inspection du travail, l'Urssaf, les directions régionales de l'action culturelles, les inspections des impôts et les comités opérationnels de lutte contre le travail illégal. La priorité est donnée à la recherche de la fraude dans les grosses structures.

INSPECTION EN PLEIN SPECTACLE

Les contrôles se sont ainsi largement multipliés en région parisienne. "En deux mois, nous avons contrôlé 25 fois plus d'entreprises qu'au cours des deux dernières années", souligne M. Priestley. Un travail long et fastidieux qui consiste à décortiquer le fonctionnement d'une multitude de sociétés. Les petites structures sont également passées à la loupe : une équipe d'inspecteurs de l'Urssaf peut ainsi arriver pendant un spectacle et demander à vérifier le contrat de tous ceux qui sont sur scène. Ce fut le cas le 22 décembre, au Théâtre de l'Archipel, à Paris, au cours d'un spectacle de jazz donné par Archie Shepp, Frank Cassenti et Michel Benita.

"Ils ont débarqué à quatre, sans manifestement connaître le monde du spectacle, en disant : la guerre aux intermittents est déclarée, raconte Samuel Thibaut, assistant de Frank Cassenti et coproducteur du spectacle. Ils utilisent des méthodes policières en cherchant à déstabiliser ceux qui sont en face d'eux et se permettent de regarder tout ce qu'ils peuvent." Tous étaient en règle, seul un guitariste invité attendait un contrat a posteriori. "Le jazz fonctionne à Paris grâce à une économie parallèle et à une certaine tolérance. Si tout doit désormais être entièrement déclaré dans tous les clubs, ce sera la fin du jazz à Paris", affirme-t-il.

Nicole Vulser • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04

Le candidat Bernard Menez soutient les intermittents LE MONDE | 14.01.04

On connaît l'acteur comique, à la voix nasillarde, et le chanteur de Jolie Poupée, disque d'or en 1984. Face B, il y a le militant de la cause des intermittents du spectacle. C'est l'autre Bernard Menez. Celui qui a rejoint la Coordination des intermittents et précaires d'Ile-de-France, créée en juin 2003. Qui ne rate pas une réunion du comité de suivi mis en place, quelques mois plus tard, par des parlementaires de tous bords. Qui saisit chaque occasion pour dénoncer le protocole réformant le système d'assurance-chômage, comme ce dimanche 21 décembre 2003, avant un concert à l'Atelier du Plateau, dans le 19e arrondissement de Paris.

"Bernard est sur le terrain, il nous apporte sa notoriété", résume Stephan Kalb, de la Coordination des intermittents, qui souligne que d'autres artistes renommés soutiennent le mouvement, comme Agnès Jaoui, Mathieu Amalric, Charles Berling, Catherine Breillat, dans le monde du cinéma, ou encore la chanteuse lyrique Natalie Dessay.

Bernard Menez, administrateur de la Société civile pour l'administration des droits des artistes et musiciens interprètes, estime que le déficit attribué par le gouvernement aux intermittents est "un mensonge" : "On a calculé la différence entre les allocations versées aux intermittents indemnisés et les seules cotisations de ces intermittents, en oubliant d'intégrer les cotisations de tous les autres intermittents non indemnisés, soit parce qu'ils n'atteignent pas les 507 heures, soit parce qu'ils gagnent trop pour toucher des allocations. En réalité, le déficit est de l'ordre de 200 millions d'euros", affirme M. Menez, qui, sur ce sujet, a échangé des courriers avec le ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon.

De la politique culturelle, il a basculé à la politique tout court. Son père, facteur, militait au MRP. Lui n'a "jamais pris de carte dans un parti", mais l'ancien "moniteur puis directeur de colo", l'ex-instituteur, explique qu'il s'est "toujours beaucoup occupé des autres". A 58 ans, en 2002, il a franchi le cap et s'est présenté sous l'étiquette "indépendant" aux élections législatives dans la 12e circonscription de Paris, où il habite, contre l'ancien premier ministre et député sortant, Edouard Balladur (UMP), et la première adjointe (PS) au maire de Paris, Anne Hidalgo. "Je me suis retrouvé en quatrième position derrière le Front national. Après l'accident du 21 avril - où Jean-Marie Le Pen s'est qualifié pour le second tour de la présidentielle -, Balladur a été réélu au premier tour, alors qu'il ne fout rien dans le 15e arrondissement", dit-il.

Il a créé un mouvement politique, Divers, qu'il préside et qui devrait présenter des candidats aux cantonales de mars. Lui n'exclut pas de monter une liste aux européennes de juin, en Ile-de-France. Son discours aux accents "ni droite ni gauche" en agace certains, qui l'accusent de faire du " poujadisme". Il répond simplement : "Je suis indépendant. C'est pour cette raison que je me retrouve avec la Coordination."

Clarisse Fabre • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04


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